Saran Cissoko l’experte des insdistrie musicales réagis sur la précarité des artistes en Afrique

Saran Cissoko l’experte des insdistrie musicales réagis sur la précarité des artistes en Afrique

​Ce ne sont pas des cas isolés : ce sont des schémas récurrents, catalogue après catalogue. Il faut aussi parler des contrats : certains accords avec des producteurs ou éditeurs sont rédigés de façon suffisamment complexe pour que l’artiste n’en mesure les réelles implications que des années plus tard.

Ce n’est pas systématique, mais c’est un risque bien réel lorsque l’artiste signe seul son premier contrat ou qu’il découvre, des années après, ce qu’il n’a jamais vérifié.​Dans mes travaux actuels sur les catalogues de plusieurs artistes africains confirmés, je mesure quotidiennement cette difficulté à retracer une chaîne administrative ancienne. Sans tirer de conclusions hâtives sur les responsabilités, une conviction s’impose : il est bien plus ardu de recouvrer des revenus après plusieurs années que d’en assurer le suivi rigoureux dès le départ.​

Transparence attendue, responsabilité partagée​Les intermédiaires producteurs, distributeurs, éditeurs jouent un rôle essentiel et ne sont pas les adversaires des artistes. Mais tout acteur participant à l’exploitation d’une œuvre doit pouvoir rendre des comptes sur son activité : qui exploite, pour quelle durée, sur quels territoires et selon quelles conditions financières.

​L’OMPI souligne d’ailleurs qu’en Afrique, de nombreux litiges persistent entre artistes et producteurs, et elle accompagne plusieurs institutions dans la mise en place de mécanismes de médiation adaptés.​Les sociétés de gestion collective ont, elles aussi, un rôle charnière : identifier précisément les œuvres et leurs ayants droit, collecter et répartir les redevances.

L’enjeu est loin d’être marginal : selon le Rapport des collectes mondiales 2025 de la CISAC, 13,97 milliards d’euros ont été reversés aux créateurs dans le monde en 2024, dont 90 millions d’euros en Afrique (+14,2 %).​Les flux financiers sont donc réels ; notre mission est de garantir aux créateurs, débutants comme confirmés, une pleine transparence sur ce qui leur revient.​Mais il serait trop simple de tout faire reposer sur les seuls intermédiaires. Les artistes et leurs managers ont également leur part de responsabilité : un contrat signé puis oublié, une œuvre publiée sans métadonnées renseignées, un manager remplacé sans transfert d’accès, des relevés jamais réclamés… dix ans plus tard, tout reste à reconstituer.​Le métier de manager doit évoluer : il ne suffit plus de négocier un cachet, il faut savoir organiser ou déléguer le suivi des contrats, des droits et des flux financiers.

S’instruire sur ses propres droits et s’entourer de professionnels compétents n’est plus une option.​Avant de donner, cherchons ce qui est dû !​La solidarité reste nécessaire face à une urgence ; elle ne doit toutefois pas se substituer à la protection juridique et financière des droits.

Le vrai problème est structurel : des intermédiaires identifiables sur le papier, mais introuvables en pratique de véritables « distributeurs fantômes », présents dans les contrats mais absents lorsqu’il s’agit de rendre des comptes.

​Avant de se demander quelle aide apporter à un artiste confirmé, ou avant de célébrer le succès viral d’un jeune talent sans se demander ce qu’il en retire vraiment, il faudrait pouvoir établir un vrai diagnostic patrimonial : quelles œuvres, quels droits, quels exploitants actifs, et quelles sommes potentiellement bloquées.

​Il faut apprendre à nos artistes à pêcher plutôt que d’attendre qu’ils aient faim pour leur donner du poisson. Cela suppose une chaîne transparente et accessible réunissant artistes, managers, producteurs, distributeurs, organismes de gestion collective, juristes et pouvoirs publics, pour que le travail de chaque artiste, hier comme aujourd’hui, continue de lui générer ce qui lui est légitimement dû.

Les pistes de référence :

. OMPIGestion collective du droit d’auteur et des droits connexes

. OMPIWIPO ADR for Digital Copyright and Content Disputes

. OMPIAlternative Dispute Resolution – A Game-Changer for Copyright and Entertainment Disputes in Africa

. CISACGlobal Collections Report 2025

Propos recueillis par Alioune Badara MANÉ

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