La chambre criminelle du tribunal de grande instance de Thiès a rendu son verdict dans l’affaire du meurtre du muezzin Bassirou Mbaye, survenu en 2022 au village de Ndièye, dans la commune de Pire.
Après délibération, la chambre a acquitté les dix autres prévenus, le chef de village M.T. Dièye, l’imam M. Wade, P. Dièye, S. Dièye, B. Dièye, C. Bâ, A. Wade, I. Wade, N. Dièye et A. Dièye, du chef de meurtre, au bénéfice du doute. Toutefois, elle les a déclarés coupables d’association de malfaiteurs, actions diverses ayant causé des dommages aux personnes et aux biens, entrave à l’exercice du culte et détention illégale d’armes. Chacun a été condamné à trois ans d’emprisonnement ferme et à une amende de 150 000 FCFA.
Une affaire née autour de la construction d’une mosquée
La chambre criminelle du tribunal de grande instance de Thiès a examiné cette affaire le lundi 8 juin 2026. Près de quatre ans après les faits survenus le 4 octobre 2022, les onze accusés présents à la barre ont tour à tour livré leur version. Le douzième mis en cause, A. Ndiaye, est décédé en détention le 14 septembre 2023 des suites d’une maladie.
Selon les éléments de l’enquête rappelés à l’audience, Bassirou Mbaye, connu sous le surnom de « Bass », était un maçon réputé pour avoir participé bénévolement à la construction de plusieurs mosquées dans la commune de Pire. Il a accepté de construire gratuitement la mosquée du village de Ndièye, avec la promesse d’y exercer les fonctions de muezzin. Mais, d’après les investigations de la gendarmerie, des tensions sont rapidement apparues avec l’imam du village, qui ne souhaitait pas le voir officier dans cette mosquée.
L’enquête a indiqué que Bassirou Mbaye avait fait l’objet de multiples intimidations. À plusieurs reprises, l’électricité aurait été coupée pendant l’appel à la prière pour le déstabiliser. L’imam l’avait accusé du vol d’une fenêtre destinée à la mosquée, avant de lui interdire l’accès au lieu de culte. Pour éviter l’escalade, le nommé Serigne Aliou Konté lui avait alors cédé un terrain afin qu’il y construise une autre mosquée, à proximité de son daara « Al Azar ».
« Une expédition punitive aurait été organisée »
Cette initiative a suscité l’opposition de certains habitants, notamment de l’imam et du chef de village, qui ne souhaitaient pas voir coexister deux mosquées dans la localité.
Après plusieurs démarches infructueuses auprès de la gendarmerie pour faire suspendre le chantier, une réunion aurait été organisée la veille du drame au domicile du chef du village.
Le lendemain, selon les enquêteurs, un premier groupe s’est rendu sur le chantier où travaillaient Bassirou Mbaye, ses fils et des ouvriers. Après une première altercation, les assaillants sont revenus plus nombreux, armés de machettes, de bâtons et de marteaux.
L’enquête attribue notamment à l’imam M. Wade un rôle actif dans cette attaque, affirmant qu’il avait porté des coups et demandé aux assaillants de s’en prendre à la victime. Bassirou Mbaye succombera finalement aux violences subies.
Suite à cela, le chef de village M. T. Dièye, l’imam M. Wade, S. Dièye, P. Dièye, SD. Dièye, B. Dièye, C. Bâ, A. Wade, I. Wade, N. Dièye, A. Dièye et A. Ndiaye ont été arrêtés puis placés sous mandat de dépôt pour association de malfaiteurs, meurtre, actions diverses ayant causé des dommages aux personnes et aux biens, entrave à l’exercice du culte et détention illégale d’armes.
L’un des mis en cause, A. Ndiaye, est décédé en détention le 14 septembre 2023 des suites d’une maladie.
Les accusés ont rejeté les faits
À la barre, les onze prévenus présents ont, pour l’essentiel, rejeté les faits qui leur sont reprochés, chacun donnant sa propre version des événements.
Premier à être entendu, S. Dièye a nié toute participation au meurtre de Bassirou Mbaye ainsi qu’à la destruction de la mosquée en construction. Il a expliqué s’être uniquement rendu sur les lieux pour lui demander de répondre à la convocation du chef de village.
SD. Dièye a catégoriquement rejeté les accusations, affirmant n’avoir été mêlé ni de près ni de loin à cette affaire. Selon lui, il se trouvait hors du village, aux ICS, au moment des faits. Cela a été soutenu par un témoin.
B. Dièye a déclaré qu’il travaillait dans son champ lorsqu’il avait appris le décès de son homonyme Bassirou Mbaye, et qu’à son retour, on lui avait dit que ce dernier avait été tué lors d’une bagarre.
P. Dièye a reconnu s’être rendu sur les lieux, mais seulement après la fin de la bagarre. Il a expliqué avoir trouvé des destructions sur le chantier et être en possession d’un petit tuyau, sans pour autant avoir participé aux violences.
Considéré comme l’un des principaux accusés, l’imam du village, M. Wade, a admis sa présence sur le chantier. Selon lui, il a accompagné d’autres habitants pour demander à Bassirou Mbaye de suspendre les travaux jusqu’à l’obtention d’une autorisation administrative. Il a nié avoir été en possession d’une arme et avoir pris part à une quelconque agression.
C. Bâ a affirmé qu’il se trouvait au champ au moment des faits et qu’il n’avait appris le drame qu’à son retour. Cependant, les vidéos projetées à l’audience le montrent sur les lieux. Malgré ces images, il a continué à nier sa présence.
A. Wade a reconnu avoir été présent sur le chantier. Il a expliqué qu’il s’était rendu sur place après avoir entendu des cris annonçant que l’imam avait été tué. Il a dit qu’il n’avait aucune arme et n’avait participé à aucune bagarre. Pourtant, les vidéos diffusées devant la chambre le montrent tenant un bâton.
I. Wade a également reconnu sa présence sur les lieux. Les images projetées le montrent sur la construction, en train de participer à sa destruction, un marteau à la main. Il a expliqué avoir trouvé cet outil sur le chantier et a nié avoir frappé qui que ce soit.
N. Dièye a admis qu’il était sur les lieux avec une machette. Toutefois, il a affirmé qu’il n’était pas venu pour se battre mais pour tenter d’apaiser les tensions.
A. Dièye a reconnu que tous les coaccusés étaient présents sur le chantier. Il a indiqué qu’ils étaient venus demander à Bassirou Mbaye de suspendre les travaux. Il a également reconnu être en possession d’un marteau, affirmant toutefois qu’il s’en était servi uniquement pour se protéger face à l’attaque d’un des fils de la victime.
Âgé de plus de 80 ans, le chef du village de Ndièye, M. T. Dièye, a nié toute implication dans les faits. Il a déclaré qu’il n’était pas sur les lieux et n’avait participé à aucune bagarre, vu son âge très avancé.
Les fils de la victime ont accablé les prévenus
Les témoignages des parties civiles ont été particulièrement accablants. B. Mbaye, fils du défunt, a affirmé que tous les prévenus étaient présents et armés de machettes lorsqu’ils sont arrivés sur le chantier. Selon lui, l’imam a été le premier à arriver et avait dissimulé une arme blanche dans ses vêtements avant d’appeler du renfort. Il a également déclaré avoir vu un nommé A. Faye porter un coup de machette à son jeune frère avant d’être lui-même blessé en intervenant.
Son frère, A. Mbaye, a confirmé que les accusés avaient attaqué leur père alors qu’il construisait sa mosquée. « Je ne sais pas qui lui a porté les coups mortels, mais ils étaient tous là », a-t-il déclaré.
Le témoin E. Ndiaye a, pour sa part, affirmé avoir été blessé par un coup de machette porté par l’imam alors qu’il tentait de secourir Bassirou Mbaye.