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« C’est une réaction de deuil » : Enquête au fond du calvaire des cadres de Pastef limogés par Diomaye

« C’est une réaction de deuil » : Enquête au fond du calvaire des cadres de Pastef limogés par Diomaye

n décret pour les nommer, un autre pour les défaire. Entre crédits impayés, deuil professionnel et querelles de coulisses de ceux que le pouvoir a laissés derrière lui. Il y a la lumière des nominations, les photos officielles, les discours de prise de fonction. Puis vient l’ombre. Celle qui tombe brutalement le jour où un décret met fin à tout cela. Entre les deux, des cadres, des familles, des emprunts bancaires et des vies entières réorganisées autour d’un salaire qui, du jour au lendemain, cesse d’exister.

Aïcha Sagna connaît cette bascule de l’intérieur. Ex-présidente du Conseil de surveillance de l’Asepex, elle raconte avoir quitté un poste en CDI pour répondre à l’appel de l’État. « J’ai démissionné parce que mon pays avait besoin de moi », confie-t-elle.

Elle estime que cette trajectoire est loin d’être isolée parmi les anciens directeurs généraux, présidents de conseil d’administration ou de surveillance écartés ces derniers mois. Elle évoque notamment le cas d’un ami, ancien directeur général, revenu de la diaspora pour servir l’État. Unique soutien financier de sa famille, avec des enfants scolarisés dans des établissements coûteux, celui-ci aurait eu peu de marge de manœuvre après son limogeage.

Pour Aïcha Sagna, le temps passé à la tête d’une structure publique ne suffit pas toujours à reconstituer la sécurité professionnelle abandonnée au moment de la nomination. Elle met en avant une épargne quasi inexistante happée par des crédits bancaires, des charges familiales alourdies, des déménagements vers la capitale et leurs frais annexes, sans oublier une ponction régulière au profit de leur parti — jusqu’à 10 % du salaire au niveau national — à laquelle s’ajoutent les cotisations locales et les sollicitations militantes.

Derrière le salaire perdu, insiste cette militante du Pastef, restent surtout les engagements pris lorsque les revenus étaient réguliers.

Crédits sous tension

Les débiteurs deviennent de moins en moins solvables, dans la mesure où, selon un expert du secteur, le salaire constitue souvent la principale source de remboursement d’un crédit. Sa disparition modifie donc immédiatement l’équilibre financier de l’emprunteur.

Le premier réflexe doit être d’en informer le créancier. « Pour une nomination perdue, la banque le sait généralement vite. Le conseiller clientèle contacte alors son client pour savoir s’il retrouve son ancien poste ou dispose d’un autre revenu et l’invite lui-même à écrire à l’établissement financier pour formaliser les solutions », explique-t-il.

Si l’emprunteur peut compter sur une rentrée d’argent, les remboursements peuvent se poursuivre normalement. Lorsque ses capacités financières diminuent, une restructuration peut être envisagée en fonction de la situation.

En revanche, l’absence de ressources suffisantes peut rapidement conduire à une procédure précontentieuse ou judiciaire. La situation peut être particulièrement délicate pour les crédits à la consommation, qui ne reposent pas nécessairement sur une garantie réelle.

L’établissement peut alors engager des procédures de recouvrement sur les biens ou les comptes du débiteur. Pour un prêt immobilier, le bien financé constitue généralement la garantie de la banque. Dans les deux cas, l’accumulation des échéances impayées peut faire basculer rapidement le dossier vers une procédure plus contraignante.

La fin d’une nomination ne signifie donc pas seulement la disparition d’une rémunération. Elle peut déséquilibrer toute une organisation familiale construite autour de ce salaire et de ses avantages et fragiliser des engagements financiers contractés à une période où la situation professionnelle semblait durable.

Le précédent des anciens ministres

Cette question s’inscrit aussi dans un contexte politique plus large. En mai 2024, le président Bassirou Diomaye Faye avait annulé un décret pris dans les derniers jours de la présidence de Macky Sall, qui prévoyait des rémunérations comprises entre 1,5 et 2,8 millions de francs CFA pour les anciens ministres.

La mesure, portée politiquement par Pastef, intervenait alors que les nouvelles autorités revenaient sur plusieurs décisions prises en fin de mandat par l’ancien chef de l’État. Ce précédent permet de replacer le débat dans une logique de rupture revendiquée par le nouveau pouvoir autour de certains avantages liés aux fonctions publiques.

Mais pour les cadres aujourd’hui remerciés, une autre interrogation demeure : que devient celui qui perd sa fonction, notamment lorsqu’il avait quitté un emploi stable pour l’occuper ?

Quand le retour dans l’entreprise d’origine n’est plus possible

L’enjeu est d’autant plus critique pour ceux qui ont quitté leur emploi sans possibilité d’y retourner. Le témoignage de Marième Babou, ancienne présidente du Conseil de surveillance du Port autonome de Dakar (PAD), ajoute cette autre dimension du problème.

Elle affirme avoir été réintégrée au PAD, où elle avait travaillé avant sa nomination. Selon elle, son ancien responsable, Waly Diouf Bodian, alors directeur général du PAD, aurait refusé sa réintégration, sans qu’un document administratif ne formalise cette décision.

Elle dit vivre cette réalité depuis deux ans « dans la dignité », tout en espérant être rétablie dans ses droits. Son cas soulève une interrogation plus large : quelles garanties existent réellement pour un salarié qui quitte un emploi stable afin d’accepter une fonction de nomination ?

Une sortie qui divise jusque dans son propre camp

Malgré la portée de son témoignage, la prise de parole d’Aïcha Sagna n’a pas fait l’unanimité, y compris au sein de sa propre famille politique.

Sur Facebook, Thioro Mbengue, également membre de Pastef, a jugé sa démarche déplacée. Elle estime qu’il serait indécent de mettre en avant un « sacrifice personnel » — CDI, poste stratégique ou vie à l’étranger abandonnés pour servir le pays — au regard de ceux qui ont perdu la vie dans la lutte politique.

Elle rappelle notamment les 87 personnes mortes dans ce contexte et souligne que certaines n’appartenaient à aucune formation politique.

Dans un autre commentaire, un internaute estime que de nombreux jeunes mobilisés depuis l’alternance n’ont jamais rien obtenu de cette lutte, sinon la conviction d’avoir œuvré pour l’avenir du pays. Les martyrs, blessés et prisonniers politiques auraient, note-t-il, payé le prix le plus lourd sans jamais transformer leur engagement en revendication personnelle.

D’autres responsables écartés du pouvoir depuis l’arrivée du régime actuel affichent une position différente. Babacar Gaye, ancien administrateur du Fonds de développement des transports terrestres, a réagi avec ironie aux propos d’Aïcha Sagna, tout en mettant en avant une autre manière de vivre l’épreuve.

Il rappelle que plusieurs directeurs généraux et responsables limogés depuis mars 2024 sont restés « stoïques et dignes ». Il en veut pour preuve son propre parcours. Sa réintégration à l’Université Gaston Berger (UGB) de Saint-Louis, suivie d’une mise au placard depuis août 2024, le pousse à relativiser, convaincu que « tout cela sera un jour de vieux souvenirs ».

« C’est une réaction de deuil »

Au-delà du préjudice pécuniaire, la cessation brutale d’une haute fonction secoue l’équilibre psychologique de l’individu. La perte subite du statut social, du réseau d’influence et des repères professionnels s’apparente, de l’avis des spécialistes, à un traumatisme profond.

Le Dr Babacar Sarr, psychologue clinicien, analyse cette rupture sous l’angle du deuil professionnel. L’ancien cadre, habitué à des sphères décisionnelles élevées et à un train de vie spécifique, subit un choc frontal du jour au lendemain.

« C’est une réaction de deuil tout à fait normale par rapport à la perte subie », atteste-t-il. Si la période d’inactivité s’étire, les profils les plus vulnérables risquent de basculer vers des pathologies anxio-dépressives aiguës, rendant l’étayage familial indispensable.

Le praticien se refuse toutefois à mettre sur un pied d’égalité cette souffrance bureaucratique et le sacrifice suprême consenti par la jeunesse lors des manifestations politiques. Perdre son emploi ne saurait équivaloir à perdre la vie. « Comparaison n’est pas raison », tranche-t-il, renvoyant chaque réalité à « sa sphère propre ».

Quant à savoir si le terme de « sacrifice » employé par les technocrates déchus relève de l’indécence, le psychologue préfère s’en remettre à la subjectivité des émotions : seule la condition intime de chacun permet de mesurer la portée de son propre effondrement. Le reste, à ses yeux, n’est que jugement de valeur.

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Amadou NIMAGA

Journaliste à la rédaction de Kawtef.

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