« Thiapali Bonbon » revient parfois sans prévenir. Une vidéo ressort sur les réseaux sociaux, quelques notes suffisent, et cette voix revient avec une facilité déconcertante, intacte dans la mémoire de ceux qui l’ont connue au milieu des années 2000. Il y avait chez Assane Gaye une manière bien à lui d’attaquer une chanson, avec ce timbre grave, épais, légèrement rocailleux, qui donnait à ses mots une couleur immédiatement reconnaissable, avant de laisser la voix grimper avec une puissance étonnamment souple, sans perdre cette profondeur qui faisait sa singularité. Il avait une voix qui occupait l’espace, une voix qui venait de loin et qui, lorsqu’elle trouvait son refrain, pouvait donner au morceau une ampleur que l’arrangement n’aurait jamais pu produire. C’est cette voix qui avait fait de lui l’un des jeunes chanteurs les plus remarqués de son époque, cette voix qui lui avait valu le surnom de « Thione 2 », cette voix surtout qui avait porté « Thiapali Bonbon » jusqu’aux nuits dakaroises et installé Assane Gaye dans les oreilles d’un public qui, à l’époque, lui promettait une longue carrière.
Il faut réécouter Assane Gaye aujourd’hui pour mesurer ce que son apparition avait de particulier. Le mbalax connaissait alors une forte circulation de nouvelles voix, chacune cherchant son espace entre les grandes figures déjà installées et une génération qui rêvait de leur succéder, mais le chanteur venu de Kaolack possédait un avantage que l’on ne fabrique pas facilement. Dès les premières phrases, sa voix avait une densité qui permettait de l’identifier sans avoir besoin de regarder le nom inscrit sur la pochette ou l’écran, avec une façon de poser les syllabes, de retenir certaines notes et de pousser les suivantes qui lui donnait une signature vocale bien avant que sa carrière n’ait eu le temps de s’installer.
C’est cette voix qui va porter son histoire, mais aussi, d’une certaine manière, la compliquer, parce que lorsqu’un artiste est identifié très tôt à une voix aussi singulière et à un tube aussi puissant que « Thiapali Bonbon », le public finit par attendre de chaque nouvelle chanson qu’elle reproduise la même sensation. À Kaolack, pourtant, Assane Gaye n’est pas encore « Thione 2 ». Il est un jeune homme qui chante, qui cherche sa voie et qui passe par plusieurs métiers avant de comprendre que la musique peut devenir davantage qu’une passion.
Tout s’accélère
Le morceau trouve son public, son interprète trouve son surnom et Assane Gaye entre dans cette catégorie enviée des artistes auxquels l’on demande immédiatement ce qu’ils feront après leur premier succès. En 2006, « Ngeum » vient donner une forme plus durable à cette révélation, avec un répertoire comprenant notamment « Thiapeli », « Sunum Rew », « Baye Niass », « Ngeum », « Teylou Len » et « Gambia ». Le tube avait ouvert la porte et l’album devait permettre de rester dans la maison.
Et derrière le succès de « Thiapali Bonbon », il y avait effectivement une voix capable de porter plusieurs univers, une voix que l’on retrouve dans « Baye Niass », « Mandou », « Yeene » ou encore « Xaley Gambia », autant de titres qui permettent de retrouver l’artiste au-delà du morceau auquel le temps a fini par résumer son parcours. Mais c’est souvent ainsi que fonctionne la mémoire populaire. Elle choisit une chanson et abandonne une partie de l’histoire.
Pour Assane Gaye, elle a choisi « Thiapali Bonbon ». À lui seul, le titre raconte pourtant déjà beaucoup. Il raconte une période, une manière de produire les tubes, un public, des nuits et surtout l’arrivée d’une voix qui avait suffisamment de caractère pour que l’on se demande jusqu’où elle pourrait aller.
En 2010, sa victoire au concours Nescafé African Revolution vient confirmer les espoirs placés en lui, mais son nom va progressivement se faire plus rare dans l’actualité musicale sénégalaise, alors que les années passent, que de nouvelles générations arrivent et que ceux qui occupaient les scènes au milieu des années 2000 doivent désormais lutter contre une autre difficulté qui est celle de rester visibles dans un univers où le public renouvelle très vite ses habitudes.
C’est à ce moment que commence le deuxième chapitre d’Assane Gaye, celui que les auditeurs connaissent moins, celui d’un artiste dont la voix demeure, mais dont la présence médiatique se réduit, jusqu’à ce que son nom finisse par apparaître davantage dans les souvenirs que dans les programmes. On l’avait perdu de vue. À force de ne plus le voir sur les grandes scènes, de ne plus entendre son nom dans les conversations musicales et de ne plus retrouver sa silhouette dans les soirées qui avaient fait sa réputation, Assane Gaye avait fini par entrer dans cette zone floue où les artistes disparaissent avant même d’avoir cessé d’exister.
Autour de lui, les récits se sont multipliés, chacun avec sa version de l’histoire, ses explications, ses certitudes. On disait beaucoup de choses sur son absence, sur sa trajectoire, sur ce qu’il était devenu. Mais Assane, lui, avait choisi une autre manière de répondre au bruit. Il s’était replié en Gambie.
Loin des projecteurs sénégalais, il a continué à faire ce qu’il savait faire. Des restaurants, des petites scènes, des soirées où la proximité avec le public remplace les grandes foules, il a poursuivi son chemin musical avec une discrétion qui contrastait avec les années où sa voix et ses chansons occupaient une place beaucoup plus visible dans le paysage musical. La Gambie est devenue son refuge, mais aussi son territoire de continuité. Il y chantait encore.
Une suite moins linéaire
Il travaillait encore. Il faisait vivre ce qui, pour certains, appartenait déjà au passé. C’est là qu’on le retrouve en 2024, lors d’une soirée de Sidy Diop en Gambie. Assane Gaye monte sur scène et, en quelques notes, rappelle qu’une voix ne disparaît pas parce qu’on ne l’entend plus pendant quelque temps.
Ce qu’il avait autrefois, cette présence, cette manière de tenir une chanson et de l’habiter, n’avait pas quitté l’homme. Les années avaient changé le décor, peut-être les habitudes, peut-être le regard du public, mais elles n’avaient pas effacé l’essentiel.
Celui qui croyait avoir perdu Assane Gaye découvrait surtout qu’il avait perdu sa trace. Mais, il y a, dans cette histoire, une ironie que le chanteur avait lui-même anticipée. Dans l’une de ses chansons, il lançait cette phrase qui prend aujourd’hui une résonance particulière : « Soo leen ma namate, xool leen ma ci weer wi. » Si un jour je vous manque, regardez-moi dans la lune.
Il ne pouvait sans doute pas savoir à quel point ces mots finiraient par ressembler à sa propre histoire. On ne le voyait plus, alors on a raconté son absence. Lui était ailleurs, à quelques heures de route, dans les nuits gambiennes, continuant à chanter.
Assane Gaye avait donc disparu des regards sans disparaître de la musique. Et lorsqu’il est réapparu, il n’avait pas besoin de démontrer qu’il était encore là. Quelques notes ont suffi. La voix était toujours là, comme si elle avait attendu tranquillement que ceux qui l’avaient oubliée lèvent à nouveau les yeux.
Alors, si un jour Assane Gaye vous manque, inutile de fouiller les anciennes affiches, les archives ou les souvenirs. Faites comme il l’avait chanté. Levez les yeux vers la lune.