Arabie Saoudite : On sait enfin ce qui peut encore sauver Mbayang Diop

Détenue depuis juin 2016 et condamnée à mort en 2017, Mbayang Diop vit suspendue à une décision qui ne dépend ni d’un juge ni d’un roi, mais des enfants de la femme qu’elle a tuée. Dix ans plus tard, une seule porte reste réellement ouverte : celle du pardon familial, souvent associé au versement du prix du sang. Comprendre ce mécanisme, c’est comprendre ce qui peut encore être fait pour cette Sénégalaise de Yeumbeul Sud.
L’histoire commence en 2016. Mbayang Diop a 22 ans lorsqu’elle quitte la banlieue dakaroise pour travailler comme domestique à Dammam, dans l’est de l’Arabie saoudite. Quelques semaines seulement après son arrivée, une violente dispute l’oppose à l’épouse de son employeur, qui succombe à des coups de couteau. Ses proches ont toujours soutenu qu’elle subissait de mauvais traitements. La justice saoudienne, elle, l’a reconnue coupable de meurtre et l’a condamnée à la peine capitale en avril 2017.
Si la sentence n’a pas été exécutée, c’est en raison d’une particularité du droit saoudien. Au moment des faits, les enfants de la victime étaient mineurs. Or, dans ce type d’affaire, ce sont eux qui ont le dernier mot. L’exécution a donc été suspendue jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge de se prononcer. Dix ans plus tard, ce délai qui a longtemps joué comme une protection devient une menace, puisque l’heure de leur décision se rapproche.
Le qisas, une peine qui appartient à la famille de la victime
Pour saisir l’enjeu, il faut comprendre la logique du système judiciaire saoudien, fondé sur une lecture stricte de la charia. En cas d’homicide volontaire, la peine de mort prononcée relève du qisas, c’est-à-dire du talion. Contrairement aux crimes considérés comme portant atteinte à l’ordre public, ce châtiment est regardé comme un droit appartenant aux proches de la victime, désignés comme les ayants droit du sang.
Cette nuance change tout. Dans une affaire de qisas, le roi ne dispose pas d’un pouvoir de grâce comparable à celui d’un chef d’État sénégalais. Il ne peut pas effacer une condamnation que la famille réclame. En revanche, les héritiers de la victime peuvent renoncer à l’exécution. Et en principe, il suffit qu’un seul d’entre eux pardonne pour que la peine de mort tombe. C’est précisément pour cette raison que la justice attend la majorité des enfants : leur voix compte autant que celle des adultes de la famille, et nul ne peut décider à leur place de leur droit de pardonner ou non.
Il faut toutefois préciser qu’un pardon ne signifie pas forcément une libération immédiate. L’État saoudien conserve la possibilité d’infliger une peine de prison au titre de l’ordre public. Mais dans le cas d’une détenue qui a déjà passé une décennie derrière les barreaux, un renoncement au qisas ouvrirait sérieusement la voie à un retour au Sénégal.
La diya, le prix du sang au cœur des négociations
Le pardon peut être accordé gratuitement, par conviction religieuse ou par compassion. Mais dans la pratique, il s’accompagne très souvent du versement de la diya, le prix du sang. Il s’agit d’une compensation financière remise à la famille de la victime en échange de sa renonciation à l’exécution.
Les autorités saoudiennes ont fixé des barèmes de référence pour la diya, mais lorsque la vie d’un condamné à mort est en jeu, ces montants servent rarement de plafond. La famille est libre de poser ses conditions, et les sommes négociées dans des affaires similaires ont parfois atteint plusieurs millions de riyals, soit plusieurs centaines de millions de francs CFA. Certaines familles refusent par ailleurs tout argent et exigent l’exécution, ce qui ferme définitivement la porte.
L’Indonésie, dont de nombreuses ressortissantes travaillent comme domestiques dans le Golfe, a déjà fait face à ce dilemme. En 2014, l’État indonésien avait accepté de verser une somme de l’ordre de sept millions de riyals pour sauver une de ses employées de maison condamnée pour le meurtre de son employeuse. Ce précédent montre qu’une mobilisation au plus haut niveau, combinée à une capacité de financement, peut aboutir.
Dans le dossier de Mbayang Diop, les espoirs n’ont pas manqué. Dès 2016, la visite à Dakar du ministre saoudien des Affaires étrangères avait suscité l’annonce d’un possible retrait de plainte de la famille de la victime, une information jamais confirmée officiellement. En 2017, son frère affirmait que l’ancien président Macky Sall avait pris en charge les honoraires de ses avocats, à hauteur de 40 millions de francs CFA, et se disait prêt à aller plus loin. Par la suite, l’ambassade d’Arabie saoudite à Dakar a publié un communiqué rassurant sur son état de santé.
Depuis, le dossier s’est progressivement effacé du débat public. Fin septembre 2026, l’organisation Horizon sans frontières, présidée par Boubacar Sèye, a relancé l’alerte. Sans remettre en cause la gravité des faits, l’ONG demande à savoir si la situation juridique de la détenue a évolué, si les autorités sénégalaises ont récemment repris le dossier et si une voie de recours, de grâce ou de commutation reste envisageable. Elle s’interroge aussi sur le niveau d’information dont dispose la famille.

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