Société

Affaire contre la FNBM : Le verdict est tombé pour le lanceur d’alerte Keylor

Affaire contre la FNBM : Le verdict est tombé pour le lanceur d’alerte Keylor

Le créateur de contenu Papa Saliou Ciss, alias Keylor, a comparu ce mercredi devant le tribunal des flagrants délits de Dakar. Placé sous mandat de dépôt le 23 octobre dernier, le prévenu était poursuivi pour collecte illicite de données personnelles, atteinte à la vie privée, incitation à la discrimination raciale ou ethnique ou à la haine raciale, conservation sur un support informatique de données à caractère personnel faisant apparaître l’origine raciale ou ethnique, ainsi que la création et la diffusion de messages représentant des idées ou des thèmes de nature raciale ou xénophobe. Il avait été arrêté par la Sûreté urbaine de Dakar à la suite d’une plainte de la Fédération nationale des boutiquiers pour la modernisation (FNBM).
Lors du dernier renvoi, le 28 octobre dernier, l’un des avocats des parties civiles, Me Aboubacry Barro, avait réclamé la comparution du député Tahirou Sarr, président du Mouvement nationaliste sénégalais / Jël Liñu Mom, qu’il présentait comme étant à l’origine de toute cette affaire. Mais le parlementaire n’a pas comparu à l’audience.
L’affaire porte sur des vidéos publiées sur TikTok dans lesquelles le créateur de contenu met en cause des commerçants étrangers au sujet de la commercialisation de produits locaux.
La plainte a été déposée le 27 août 2026 par El Hadji Boubacar Ba, président de la FNBM, qui affirme représenter plus de 35 500 commerçants sénégalais et étrangers. Le plaignant reproche à Keylor d’avoir diffusé des vidéos filmées dans des boutiques, accompagnées de commentaires qu’il juge diffamatoires et susceptibles d’attiser les tensions entre commerçants.
Dès l’ouverture des débats, le pool d’avocats de la FNBM a voulu verser d’autres vidéos au dossier. Mais la défense, assurée par Mes Takha Cissé et Moussa Diouf, s’y est opposée, estimant que ces éléments ne faisaient pas partie de la procédure. Le juge a finalement écarté les nouvelles vidéos.
À la barre, Papa Saliou Ciss, alias Keylor, menuisier âgé de 30 ans, a contesté l’ensemble des faits qui lui sont reprochés.
Les deux vidéos incriminées montrent Keylor dénonçant l’absence, dans certaines boutiques, d’eaux produites au Sénégal, notamment les marques Kirène, Séo et Casamançaise. Il s’interroge sur les raisons de leur indisponibilité et avance l’hypothèse d’un boycott au profit d’autres marques. Il évoque également le sucre en morceaux de marque Canne.
Après le visionnage des vidéos, le représentant du ministère public, le procureur Beye, a demandé une suspension de l’audience.
À la reprise, le juge a demandé à Keylor s’il avait obtenu le consentement des boutiquiers avant de les filmer. Le lanceur d’alerte a répondu qu’ils savaient qu’il était en train de filmer.
Interrogé sur l’utilisation du terme « doxondem », qu’il a employé pour désigner certains commerçants, Keylor a expliqué qu’il entendait par ce mot « une personne qui n’habite pas dans la région ». « C’est un doxandem », a-t-il précisé. Le juge n’a toutefois pas partagé cette définition.
Sur la question des sachets d’eau qui contiendraient de la matière fécale, Keylor a déclaré qu’il s’agissait d’une étude de l’Université de Dakar. « C’est la presse qui a donné l’information », a-t-il soutenu.
Interrogé par le procureur de la République, Keylor a expliqué que son combat visait à attirer l’attention de l’État sur ce qu’il considère comme une situation d’anarchie. « Mon combat est de lutter pour les Sénégalais qui n’ont pas de logement. Car certains bailleurs ne louent les maisons qu’aux étrangers », a-t-il déclaré.
Revenant sur les images tournées dans les boutiques, Keylor a admis qu’il n’avait pas le droit de filmer sans le consentement des commerçants. Il a cependant expliqué avoir voulu attirer l’attention des autorités sur la disponibilité des eaux produites localement et défendre les intérêts des consommateurs. Il a affirmé que, dans la première vidéo, les commerçants savaient qu’ils étaient filmés. Pour la seconde, il a soutenu avoir flouté les visages afin de ne pas leur porter préjudice. « Je n’ai pas ciblé les Peulhs du Fouta », a précisé le lanceur d’alerte.
De son côté, Boubacar Ba, président de la FNBM, a déclaré que les accusations du prévenu portaient atteinte à la réputation des commerçants étrangers.
Interrogé par Me Barro sur ses éventuelles activités politiques, Keylor a reconnu être sympathisant du député Tahirou Sarr. L’avocat a alors sous-entendu que le prévenu avait été envoyé par le parlementaire, qui mène un combat contre les étrangers.
Interpellé par la défense, Boubacar Ba a affirmé être « Sénégalais à 100 % ». Il a ajouté que d’autres personnes étrangères sont membres de la fédération, mais qu’elles ont peur de s’afficher.
Keylor a, pour sa part, soutenu que Boubacar Ba avait un problème personnel avec lui. Il a expliqué avoir lancé une alerte sur des boulangeries clandestines après leur fermeture par les services d’hygiène. Selon lui, Boubacar Ba lui avait ensuite envoyé un message pour lui dire qu’il était le représentant des boulangers. Par la suite, ce dernier lui aurait transmis des vidéos de trois boulangeries que Keylor avait publiées. Les services d’hygiène auraient également procédé à la fermeture de ces établissements.
Mes Aboubacry Barro et Abou Allassane Diallo, constitués pour le compte de la FNBM, ont estimé que les faits reprochés à Keylor étaient suffisamment établis. Les avocats ont réclamé la somme de 5 millions de francs CFA à titre de dommages et intérêts.
Dans ses observations, le procureur de la République a requis une peine de six mois d’emprisonnement, dont trois mois ferme.
La défense, assurée par Mes Takha Cissé, Moussa Diouf et Serigne Diédhiou, a plaidé à titre principal la relaxe et, à titre subsidiaire, la clémence du tribunal.
Me Takha Cissé a notamment soulevé la question de la recevabilité de la constitution de partie civile de Boubacar Ba, qui se présente comme le président de la Fédération des boutiquiers modernes du Sénégal. L’avocat a invoqué le principe selon lequel l’accès au prétoire doit être ouvert autant que possible, sans pour autant consacrer l’action populaire.
« Voilà quelqu’un qui vient pour dire qu’il porte plainte pour des faits précis qui sont certes prévus par la loi, mais qui n’a donné, en quelque sorte, ni mandat ni procuration. De surcroît, j’attire votre attention sur la constitution de partie civile en pareil cas, surtout lorsqu’il s’agit d’infractions à caractère racial ou de xénophobie », a plaidé Me Cissé.
En son délibéré, le tribunal a déclaré Keylor coupable des faits qui lui sont reprochés et l’a condamné à six mois d’emprisonnement, dont 15 jours ferme. Le juge a débouté la partie civile de toutes ses demandes.

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Amadou NIMAGA

Journaliste à la rédaction de Kawtef.

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